« La terre était tohu-et-bohu,
une ténèbre sur les faces de l’abîme,
mais le souffle d’Elohîm planait sur les faces des eaux ».
(Genèse, 1-2)[1]

Dans la cosmogonie grecque, Khaos (Chaos) n’est pas un dieu mais un principe d’où sont issues les divinités primordiales : Gaïa (la Terre), l’Érèbe (les ténèbres), la Nyx (Nuit, l’obscurité primordiale, la nuit céleste) et le Tartare (le royaume d’Hadès)[2]. De lui nait également l’Eros primordial.
Dans la tradition hindoue (Lois de Manou 1.5), ce chaos est une forme de sommeil dépourvu de tout attribut distinctif.
Khaos, le « désordre », a pour antonyme Kosmos, l’ «ordre ».
Les Elohim ordonnent le chaos jusque-là informe ; « Celui que l’esprit seul peut percevoir et que nul ne peut comprendre » le « réveille » (Lois de Manou 1.7)[3].

La transdisciplinarité nous permet de saisir assez concrètement la vie de ce concept en convoquant les connaissances modernes issues de l’embryologie et de l’épigénétique (qui est l’étude des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible et adaptative, l’expression des gènes sans en changer les séquences).

Nous le savons tous, la fécondation est l’union de deux cellules génétiquement étrangères l’une à l’autre. Mais comment résoudre une telle impossibilité?
Au risque de surprendre, l’œuf fécondé plonge, ni plus ni moins, dans le chaos. L’albumine qui porte des caractères très individualisés se trouve tout simplement détruite ; tout ne devient que poussière chaotique.

L’épigénétique nous montre que dans les chromosomes, la grande majorité des gènes est inactivée. Mais par quel mécanisme ?
Un gène est « illisible » lorsqu’il est « méthylé », c’est à dire lié à un groupement méthyle (liaison carbone-hydrogène, CH3).
La spécificité d’une cellule, transmissible aux cellules filles par simple division, tient à son modèle particulier de méthylation. Si ce modèle disparaît, la spécialisation de la cellule en question disparaît également.

Quand un spermatozoïde féconde un ovule, les enzymes présents dans ce dernier vont libérer les gènes masculins de leurs groupements méthyle déspécifiant le patrimoine génétique du père. Peu après, c’est au tour des gènes féminins de perdre leur modèle de méthylation.
Tous les gènes deviennent alors « lisibles» et la cellule fécondée entre dans une totipotence informe, une forme de sommeil (mise au repos) génétique, qui n’est autre qu’un chaos.

Il faut donc comprendre que Khaos n’est pas un pur néant mais, bien au contraire, une surabondance de possibilités, mais sans aucune direction, qui va caractériser la cellule fécondée durant quelques jours. Un milieu sans orientation possible, assimilable quelque part à une chute.
Cette cellule est alors totalement aux mains des forces physiques, en attente d’un nouveau champ informationnel d’ordonnancement issu de Kosmos censé remettre un ordre évolutif dans cette omnipotence chaotique terrestre.

Vers le cinquième jour, après avoir traversé la trompe et débutant son implantation dans la muqueuse utérine, l’ovule fécondé présente un nouveau modèle épigénétique, un nouveau schéma de méthylation, propre cette fois à l’embryon qui s’incarne[4].
Par ce fait, la cellule s’ouvre à nouveau aux forces formatrices organisatrices périphériques issues de Kosmos et se trouve soustraite à l’influence unique du terrestre; elle est donc retirée du seul plan physique.

Kosmos impose une forme de castration nécessaire à une entrée dans l’histoire, via le nouveau modèle de méthylation, qui réprime un grand nombre de gènes mais donne une spécificité au chaos totipotent des forces terrestres qui n’auraient sinon que l’hubris (la démesure) comme seul horizon.

Si le chaos, en philosophie, en mythologie et même en embryologie désigne un état soumis aux seules forces terrestres qui précède ou attend d’une façon proche de la torpeur l’intervention des forces de Kosmos pour réinitialiser un schéma évolutif ou alors exploitant sa surabondance de façon totalement anarchique, qu’en est-il de Khaos dans sa dimension sociale?
Si Khaos est un principe, le chaos social relève-t-il d’un même processus ?
Que penser d’une société désorganisée, sombrant dans le non-sens, uniquement soumise aux forces terrestres matérialistes, transhumanistes ou positivistes, coupée de toute quête intérieure évolutive, ne prenant en compte que la connaissance du monde sensible et accouchant de visions scientifiques générant des crises sanitaires perpétuelles, de visions politiques totalitaristes rampantes ou ouvertement déclarées, de systèmes économiques injustes ou élitistes, dépourvus de toutes forces morales ?

Ces crises qui nous submergent continuellement ne sont que des déclinaisons de notre embourbement dans le terrestre, de notre incapacité à nous ouvrir aux forces évolutives suprasensibles et de notre difficulté à accepter une quelconque remise en ordre de la démesure matérialiste qui ne cesse de nous cahotiser.

Luc TOUBIANA

[1] Traduction : André Chouraqui.[2] Jean Ferré : « Dictionnaire des symboles, des mythes et des mythologies », Ed. Du Rocher (2003).[3] Henry Normand : « Dictionnaire des symboles universels », Ed. Dervy (2005).[4] B. Maris : « Fécondation, conception et incarnation », revue « Die Drei », 2008 ; trad. M. Villégas pour la revue « L’Esprit du temps » N°68 (2008/2009).